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27 octobre 2013 7 27 /10 /octobre /2013 01:34

 

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Octobre Noir 1993 ou la « Méthode Pinochet » en Russie
Jean-Marie Chauvier

 

24 octobre 2013

Moscou, il y a 20 ans, une tragédie meurtrière : des tanks de l’armée russe tirent sur le siège du Parlement, le « Soviet Suprême ». En divers lieux de la capitale russe, des manifestants pro-Parlement sont mitraillés par des unités d’élite et des snipers juchés sur les toits. Un massacre que les médias occidentaux résumèrent comme étant le gentil pouvoir démocrate aux prises avec une méchante opposition communiste. Une caricature qui déguise à sa façon les acteurs, les enjeux, le contexte. Avec un recul de 20 ans, Jean-Marie Chauvier procède à un réexamen approfondi des évènements. Que s’est-il vraiment passé, quels étaient les enjeux, quel sens donner, vingt ans plus tard, à ces évènements tragiques et fondateurs de la « Nouvelle Russie » ?


Avertissement de l’auteur

Mes premiers articles sur la crise de 1993 sont parus dans « Le Monde diplomatique » d’octobre 1993 et janvier 1994. Vingt ans plus tard, une évocation de cette tragédie diffusée à mes correspondants par mes soins, a été publiée en septembre 2013 par le site canadien mondialisation.ca. De son côté, Investig’action a manifesté son intérêt et j’ai procédé, non pas à une nouvelle évocation, mais à un réexamen approfondi des événements, une interrogation nouvelle sur leur sens et leur actualité, compte tenu d’un recul de vingt ans. Et sans les complaisances qui sont de rigueur parmi nous lorsqu’on évoque « la transition douloureuse mais nécessaire pour sortir de l’abominable communisme ». J’ai bien conscience de ne pas être dans le consensus « démocratique » sur cette histoire ! JMC

ENTREE EN MATIERE : au son du canon…

(..)


Qui étaient les principaux acteurs de cette crise ? (..)

 


Alliés de ces « centristes », il y avait des communistes radicaux et, dans la rue, des groupes de combat de gauche et d’extrême-droite. Le nouveau Parti Communiste de la Fédération de Russie, dirigé par GUENNADI ZIOUGANOV, soutint la rébellion parlementaire mais avec prudence, évitant d’engager ses militants dans des combats de rue. Le risque, pour les communistes, était aussi de se voir infliger une interdiction définitive. Des libéraux le souhaitaient, mais le communisme soviétique, même défait depuis 1991, disposait encore d’une grande influence et les démocrates issus du PCUS qui envisageaient d’instruire son « procès » auraient pris eux aussi de sérieux risques d’être entraînés dans l’engrenage des purges. La peur d’une guerre civile était très répandue.

L’acte final de la crise fut le vote par référendum, en décembre 1993, d’une nouvelle Constitution instaurant un régime présidentiel.

Que s’est-il vraiment passé, quels étaient les enjeux, quel sens donner, vingt ans plus tard, à ces événements tragiques et fondateurs de la « Nouvelle Russie » ?
 
1. LES DATES REPERES

1980-82

Débuts de la crise systémique en URSS, contemporaine des « révolutions conservatrices » de Margaret Thatcher et Ronald Reagan, de la crise polonaise, de la guerre en Afghanistan et de la révolution islamique en Iran. Le leader soviétique Léonid Brejnev meurt en novembre 1982 après une douzaine d’années de « stagnation ». La crise est officiellement avouée, reconnue à mots couverts dans la presse.

1983

Youri Andropov nouveau Secrétaire général du PCUS 5 amorce un plan de réformes n’affectant pas les fondements du système.6 Andropov et une frange du KGB sont parmi les principaux foyers de « réformisme » soviétique, aux côtés des centres de recherche socio-économiques (Novossibirsk, Moscou), des grandes écoles d’économie et de diplomatie (IMEMO, MGIMO) et de l’intelligentsia libérale . Ce réformisme est né dans les années 60, au sein des couches managériales.

mars 1985
 
Gorbatchev secrétaire général du PCUS. Débuts de la « Glasnost » et de la « Perestroïka », soit de la libération de la parole et des réformes, politiques et économiques « pour un socialisme démocratique » qui de facto démantèlent le système. Gorbatchev s’inspire des orientations préconisées par l’idéologue en chef du Parti, Alexandre Yakovlev, et s’appuie sur les groupes réformistes précités. L’appareil du PCUS, majoritairement, résiste.

1989-1991
 
Chute du Mur de Berlin, « réunification allemande », de fait annexion de la RDA par la RFA, libération des anciennes « démocraties populaires » d’Europe centrale de l’hégémonie soviétique, auto-dissolution du Pacte de Varsovie (bloc socialiste). Maintien de l’OTAN et lancement de la première « Guerre du Golfe », avec l’aval de l’URSS finissante. « Nouvel Ordre Mondial » annoncé par le président Bush (père).

12 juin 1990

L’ancien dirigeant communiste Boris Eltsine élu président du Soviet Suprême (parlement) de la RSFSR7 qui proclame sa souveraineté et la primauté de ses lois sur celles de l’URSS que préside Mikhaïl Gorbatchev. Début de la paralysie générale des pouvoirs. Séparatisme des républiques baltes et trans-caucasiennes.
 
(..)
4 octobre 1993

Bombardement du Parlement par l’armée et autres répressions, arrestations de députés et de milliers d’insurgés, « nettoyage ethnique » de Moscou.

Décembre 1993

Adoption par référendum d’une Constitution présidentielle, avec forte réduction des pouvoirs du nouveau Parlement bicaméral (Douma et Conseil fédéral) De l’héritage soviétique, la Constitution conserve le caractère multinational de l’Etat.
Elections législatives consacrant les succès des communistes, agrariens (proches du PC), et de l’extrême-droite pro-Eltsine (Jirinovski)

EPILOGUE 1994-1996

Première guerre de Tchétchénie, république sécessionniste (depuis 1991) de la Fédération de Russie. Compromis avec la République autonomiste du Tatarstan.

1994-1999 Poursuite des privatisations et de la libéralisation économique.

1998 Krach financier, tournant politique, gouvernement Primakov (centre gauche) puis Poutine (1999). Deuxième guerre de Tchétchénie. Démission de Eltsine et élection à la présidence, en mars 2000, de Vladimir Poutine.
 

1. LE CAPITALISME « DE CHOC » EN RUSSIE


La Russie a subi, vécu, dans les années 1990 l’un des bouleversements les plus formidables, et socialement violents de l’histoire humaine : le passage du système soviétique (« socialisme ») au capitalisme désormais globalisé. Ce passage plonge ses racines dans un lointain passé, avant et après la révolution de 1917, et plus spécialement dans les changements qui ont suivi la mort de Staline en 1953, la fin du régime de mobilisation et de contraintes qui avait caractérisé l’ère stalinienne de 1928 à 1953. Un quatrième régime soviétique voyait le jour.8 Une première étape déterminante a été la réforme des années 1960 9 et l’avènement d’une technocratie managériale.10 Une trentaine d’années de mutations sociales et de changements culturels ont débouché sur le grand tournant, « poussé » d’en bas mais décidé en haut, de la « Perestroïka », au départ promesse d’un socialisme nouveau, à l’arrivée naissance du capitalisme privé, financier et spéculatif.11 Vint enfin le tournant le plus accompli ponctué de moments décisifs : la liquidation de l’URSS en 1991 et , en Russie, l’éradication du Parlement et des soviets en 1993.

Une lecture trop idéologique des événements de 1993 a laissé croire à un affrontement entre "démocrates" et « rouges » ou « rouges-bruns » (dans le langage eltsinien), ou à une "lutte de classes" entre gagnants et perdants des réformes (dans le langage communiste de 1993). De fait, on retrouve dans les deux camps des démocrates eltsiniens, des nationalistes de gauche et d'extrême-droite, et presque tous les principaux acteurs étaient, deux ou trois années auparavant, membres du parti-état PCUS.12 Seule la frange antilibérale (hostile à Gorbatchev puis à Eltsine) du communisme russe est globalement dans l'opposition. C’est dire à quel point les clivages traversent la sphère du pouvoir en train de se décomposer-recomposer.

Mais surtout : on ne peut rien comprendre à cette tragédie si on ne la situe dans son double contexte : celui, politique, du type de pouvoir instauré en Russie après la "chute du communisme" en 1991 et celui, socio-économique, de la dite "thérapie de choc" qui bouleversa de fond en comble l'existence sociale et le cadre de vie symbolique et mental des ex-Soviétiques, autant que la situation géostratégique de la Russie, « héritière de l’URSS ».
 

2. GLOSSAIRE POLITIQUE RUSSE (pour éviter les malentendus)

(..)


Août-décembre 1991 : un « groupe extrémiste » prend le pouvoir

Pilote des « séparatismes » en URSS, l’équipe dirigeante russe formée en 1989-90 autour de Boris Eltsine et contre Mikhaïl Gorbatchev s’est emparée du pouvoir grâce au coup de force des « communistes conservateurs » qui tentèrent, l’été 1991, de ramener le pays en arrière, maladroitement et sans aucun soutien populaire, l’armée refusant d’obéir aux dirigeants factieux. Juché sur un char quand tout est fini, Eltsine fait figure de grand résistant et sauveur de la Démocratie : l’image tourne en boucle…

« Pilote des séparatismes », la Russie ? Quitte à paraître insistant, je rappelle fréquemment que ce ne sont pas les pays « musulmans » de « l’Empire éclaté »13 ni même l’Ukraine qui ont poussé à la dislocation de l’Union mais le nouveau pouvoir russe. Et ce, pour des raisons économiques évidentes : la Russie détenait l’essentiel des matières premières (gaz, pétrole, minerais) exportables en devises fortes et qui seront la source des fortunes fabuleuses montées par les oligarques. Il ne fallait plus les partager ou les vendre à bas prix aux républiques sœurs ou aux pays frères comme la RDA ou Cuba ! Après la chute de l’URSS, explique Jacques Sapir : « Gaïdar et ses proches voulaient se débarrasser de la CEI. Pour eux, les liens avec les autres états issus de l’ex-URSS n’étaient que fardeaux et gaspillage. La Russie devait profiter de ses ressources naturelles pour les vendre au meilleur prix » (Sapir 1, 95). Raisonnement myope, sans doute, qui faisait fi des dépendances de la Russie envers les républiques, des avantages politiques et symboliques que comportait pour elle la grande Union. On s’en rendra compte plus tard, lorsqu’un Vladimir Poutine qualifiera la fin de l’URSS comme « la plus grande catastrophe géopolitique du XXème siècle » et mettra en chantier l’Union euro-asiatique.

Au lendemain du coup de force manqué d’août 1991 (dit "putsch conservateur") des dirigeants soviétiques hostiles à la réforme de l'Union voulue par le président Mikhaïl Gorbatchev, celui-ci fut écarté, les républiques soviétiques se sont détachées de Moscou et, en Russie, le pouvoir a été saisi de facto par le groupe démocrate extrémiste dirigé par Boris Eltsine et animé par un staff d'idéologie profondément néo (ou ultra) libérale14 : Egor Gaïdar, Premier ministre et concepteur de la "thérapie de choc", Anatoli Tchoubaïs, chargé des privatisations, Andrei Kozyrev "l'homme de Washington" aux commandes de la politique extérieure. Ce groupe s'appuyait sur un nouveau capital financier - les futurs "oligarques" tels Boris Berezovski et Vladimir Goussinski- et une armée de conseillers occidentaux, au premier chef desquels les experts du gouvernement états-unien, de USAID, du FMI et les économistes Jeffrey Sachs (Harvard) et Anders Äslund. (Carnegie), nous y reviendrons.

Ce bouleversement est plutôt connu chez nous sous les appellations "Russie triomphante", "grande révolution démocratique" ou encore, formule plus volontiers adoptée dans les milieux académiques, "transition vers l'économie de Marché" ou "la Démocratie de Marché", paradigme par excellence de la plupart des recherches, thèses de doctorat et colloques tenus dans nos universités après 1991. Notre fameux « TINA » était traduit en russe par « INOVO NE DANO », il n’y a pas d’autre issue.

La « Démocratie de Marché » fut-elle un choix démocratique ? En termes purement électoraux, la présidence de Boris Eltsine le fut, du moins en 1991 et lors du référendum d’avril 1993. Mais cette adhésion au leader démocrate était ambivalente. En même temps que « le Marché » (prometteur d’abondance pour tous !), Eltsine avait battu campagne pour la « Justice sociale » (contre les privilèges de la nomenklatura) et pour « les pleins pouvoirs aux soviets » ( les conseils élus sans la tutelle du Parti, déjà abolie en 1990). Il disposait en outre du « grand atout » du soutien (financier) de l’Occident. Les enquêtes d’opinion elles-mêmes étaient paradoxales : on y trouvait autant de « oui au Marché » que d’ « attachement au socialisme », d’approbation du petit commerce privé que de refus de la privatisation de l’ensemble de l’économie.

Une vaste enquête de l’Institut d’études de l’opinion publique (VTSIOM) menée en 1993-1994 établit comme suit les préférences « pour la Russie » selon les personnes interrogées :

économie mixte, avec état fort et régulation du secteur privé : 57%
Marché socialement orienté : 14%
Economie capitaliste : 22%
Economie de type soviétique : 7%15

A ce moment là, l’ancien système est donc rejeté (en tant qu’économie), la voie des changements est acceptée, mais le capitalisme de choc n’a que peu d’adeptes et les experts de l’Institut relèvent la persistance des valeurs du « socialisme » et de la « justice sociale » (Kolas, 26). Tout au long des années 1990-2000, les enquêtes d’opinion iront dans le même sens, avec une réprobation croissante des « privatisations criminelles » et une part non moins croissante de « nostalgie de l’URSS » et de préférence pour l’ancien système, comparé à l’actuel. A mesure que le temps soviétique s’éloigne et que ses générations disparaissent, la « nostalgie » devient forcément une notion abstraite – il est vrai qu’il y a des jeunes qui n’ont pas connu l’URSS et qui, de nos jours, l’idéalisent…ou la maudissent.

En aucun cas, les Russes n’ont « choisi » la politique néolibérale et de privatisation généralisée qui leur fut imposée. Ils l’ont subie. Cet exemple historique est révélateur de ce qu’une « Démocratie » électorale peut donner l’impression aux gens de « choisir » (et ils élisent effectivement des dirigeants) tout en les privant de choix sur des questions fondamentales. De 1985 à 1991, en URSS, le débat fut ouvert sur le « choix de société », comme rarement dans l’histoire. Fin 1991-début 1992, ce débat était refermé. Et les choix d’avenir déjà arrêtés par une sorte de dictature de groupes financiers et bureaucratiques qui, sous couvert de « démocratisation », s’étaient emparés des leviers de pouvoir et d’accès à la propriété des moyens de production et d’échange.

La « Démocratie » se limitait à un effectif et incontournable pluralisme des groupes d’intérêt qui n’étaient plus soudés ou contenus par le monopole du Parti, lieu du pouvoir suprême mais aussi de la concertation (soglasovanie) entre les divers groupes, régions, sensibilités au sein de ce Parti « unique » mais nullement uniforme ou totalitaire.
Et c’est bien un groupe « extrémiste » ultralibéral issu de ce PCUS qui prend les commandes après août 1991, fort de la popularité du chef, des appuis occidentaux et du désarroi populaire face à la désintégration de l’Etat (URSS), à la dégradation rapide du niveau de vie et à l’échec des réformes de l’ère Gorbatchev.
 

3. UNE SOCIETE ROMPUE 16

L’auteur de la thérapie de choc, Egor Gaïdar, a remarquablement bien défendu sa cause dans un ouvrage paru en 2006. Son analyse de la crise soviétique est discutable mais magistrale, très représentative de ce que pense depuis longtemps l’aile moderniste de la bureau-technocratie dirigeante.17 Libéralisation des prix, privatisations, stabilisation monétaire : sur ces trois fronts, la stratégie mise en œuvre par Gaïdar a atteint ses objectifs, du moins le « point de non retour » qui a rendu irréversible le processus de « sortie du communisme ». L’objectif avoué de cette stratégie était de créer une classe de propriétaires, de telle sorte que tout « retour au socialisme » serait interdit. Eltsine, Gaïdar et Tchoubaïs ont politiquement gagné, sinon parfaitement réussi. L’Occident peut leur en être infiniment reconnaissant. Pour le peuple russe, c’est forcément un peu différent…

Qu’en fut-il, concrètement, des résultats sociaux du « choc » ?

En 1992-1993, les prix ont été multipliés par 250, les salaires par 120, entraînant une chute sensible du salaire réel. Les prix de détail ont augmenté de 26,1 fois en 1992 et de 9,4 fois en 1993. Alors qu’en 1992, les salaires constituaient 70% des revenus des familles, en 1995 cette part était réduite à 38,5%. Selon les syndicats, 80% de la population plongeait sous le minimum vital (« physiologique de survie ») officiellement un quart ou un tiers « seulement » (années 1990).

Pour survivre, des millions de travailleurs se sont repliés sur leurs potagers, leur assurant une part croissante de leur alimentation. Ils s’adaptaient aussi à la situation en recourant au troc et aux diverses formes de solidarités locales. Curieusement le « Marché de choc » détricotait la vie économique organisée au profit d’une « économie de l’ombre » plus prospère que jamais, dans l’illégalité, les échanges informels, le bricolage et le banditisme.

Dans les régions, la politique d'inspiration marchande monétariste aboutissait paradoxalement au développement du troc entre les entreprises et à des comportements autarciques en matière d’échanges commerciaux. Des barrières douanières apparurent. On s’éloignait de facto du pouvoir central : les revendications d'autonomie des républiques et des régions menaçaient d'étendre à la Fédération de Russie le processus de désintégration qui, dans l'ensemble de l'ex-URSS, provoquait chaos et, ça et là, guerres civiles.

Lors d’un colloque tenu au Mans (France) en décembre 1994 sous l’égide du « Monde diplomatique », la sociologue Galina Rakitskaïa relève quelques aspects de la « dégradation sociale » : « déqualification des travailleurs, contraints d’accepter n’importe quelle tâche pour peu qu’elle leur fournisse un revenu ; conformisme social de plus en plus répandu ; augmentation considérable des actions illégales les plus variées ». L’intervenante croit plausible « le déclassement massif de la population, sa « lumpenisation » s’accompagnerait de l’élimination des foyers de résistance et de la destruction des formes embryonnaires du mouvement ouvrier » (Garros, 175).
Faut-il préciser que nous ne sommes qu’en 1994 ? Ce n’est encore que le début de la « dégradation ». On fera d’autres bilans quelques années plus tard.
G. Rakitskaïa fait d’ailleurs remarquer la difficulté à estimer le « seuil de pauvreté », à son avis assimilable à un seuil de survie physiologique et alors que la méthode de calcul a changé. Selon elle, les 55% de pauvres estimés en octobre 1991 selon la méthodologie soviétique deviennent 36,7% fin 1994 selon les nouveaux critères en vigueur. Lors de ce même colloque, j’observe : « Si l’on trouve « normal » que des réformes de marché soient imposées à un pays sans aucune concertation sociale, comme c’est le cas en ex-URSS, et de briser, si nécessaire, les anciennes structures soviétiques en place (…) il ne faut pas « s’étonner » ensuite du glissement probable vers des régimes autoritaires, ni suggérer que ceux-ci ne seraient que « récidives soviétiques » ou produits des seules tendances nationalistes ». Et d’ajouter, en cette fin 1994 : « Les atteintes (à venir) aux libertés de la presse soulèveront des tempêtes de protestations, comme hier la répression des dissidents de l’Est, alors que la dignité humaine la plus élémentaire de dizaines de millions d’ex-Soviétiques, leur droit à un minimum vital décent, à l’instruction et à la santé sont foulés au pied depuis des années, au nom des « réformes » et sans que cela suscite la moindre préoccupation de nos humanistes brevetés, de gauche comme de droite » (Garros, 61).
 
Au total, entre l’élection de Boris Eltsine à la présidence en juin 1991 et la crise financière de 1998, le PIB a chuté de près de 50%, les investissements dans le capital de 90%. La production industrielle est tombée à 47,3% de son niveau de 1990, celle de l’agriculture à 58,1%. L’espérance de vie masculine a été ramenée de 69 à 58 ans, le taux de scolarisation a baissé de 8%. Selon le démographe américain Nicolas Eberstadt, il y aurait, de 1992 à 1998, un « excédent de décès » de trois millions. La population aurait diminué de six millions de 1992 à 1999, chiffre ramené officiellement à 2,7 millions, la chute était compensée par une importante immigration de diverses régions d’URSS, notamment de Russes quittant le Caucase et l’Asie centrale.
 
Des hommes d’affaires s’entretuaient, les commerçants étaient rackettés par des mafias en armes, des vieillards et des malades étaient assassinés par les accapareurs de biens immobiliers. La privatisation des logements provoque une chasse aux nouveaux propriétaires dont bon nombre « disparaissent ». En février 1995 à Moscou, on estime le nombre de SDF entre 30 et 100.000. Entre 15 et 30.000 auraient perdu leur logement suite à des supercheries, avec ou sans violences (Pissiguine, in Garros, 230 et 236).
 
Des femmes et des hommes moralement brisés dans la force de l’âge se suicidaient en nombre. La pandémie alcoolique prenait des proportions inconnues jusque là. On ramassait les cadavres à la fonte des neiges, à la veille du printemps. Tel fut, grosso modo, le contexte social de la crise politique. Sans négliger toutefois qu’une couche influente de super-riches et de nouveaux bourgeois – un peu plus de 10% de la population – tirait avantages ou espoirs de l’évolution. Un 10% qui pouvait atteindre le quart de la population moscovite, principale bénéficiaire de l’éclosion du commerce, des banques, des firmes étrangères, des médias et des nouveaux métiers – informatique, photo, vidéo, restauration, night clubs, « sexe » - autant de milliers de nouveaux emplois ! Et de quoi émerveiller les Occidentaux, reporters, touristes, spécialistes qui n’avaient jamais vu « autant d’argent », de « prospérité » et de « dynamisme ». Et de fait, la vie était autrement remuante, anarchique, surprenante que dans les trop paisibles années de l’époque brejnevienne… que beaucoup vont regretter !

« L’hirondelle de la Perestroïka », Tatiana Zaslavskaïa la femme économiste qui, la première dans le fameux « Rapport de Novossibirsk » (son centre de recherches en Sibérie) avait, en avril 1983, rendu compte au Secrétaire général Youri Andropov, et à sa demande, de l’état de crise et de l’urgence de réformes profondes – qu’elle aida à promouvoir par la suite sous Gorbatchev puis Eltsine constatait en 1998 les effets sociaux catastrophiques de la politique mise en œuvre de 1992 à 1998 : une poignée de 6 à 10% de la population accaparait 50% des revenus et 70 à 80% « des richesses » du pays, alors que 20 à 30% des familles vivaient dans des maisons en ruines, ne mangeaient pas à leur faim et mouraient avant terme. Tatiana Zaslavskaïa est décédée le 23 août 2013 : les hommages qui lui ont été rendus sont restés discrets sur ses bilans peu élogieux des « réformes » dont elle avait initialement espéré un « autre socialisme ».18


4. DU CONSENTEMENT EN 1991 A L’AFFRONTEMENT DE 1993

Le Parlement (Congrès et nouveau Soviet Suprême) de la Fédération de Russie était l’un des produits de la Perestroïka de Mikhaïl Gorbatchev. Elu en 1989 dans des conditions démocratiques sans précédent, il comportait un Congrès élu au suffrage universel qui désignait le Parlement proprement dit , le nouveau « Soviet suprême ».
 
Il comptait une majorité de députés issus du Parti Communiste d’Union Soviétique – un « argument » dont on se servit contre eux, alors que d’évidence, la plupart des responsables russes, y compris les plus radicalement libéraux, étaient issus de la même et unique « cuisse de Jupiter » et qu’en l’occurrence bon nombre d’entre eux avaient choisi la lutte contre le « communisme » établi et en faveur d’idées aux antipodes du socialisme. Le dit Parlement, et les nombreux soviets locaux renouvelés en 1989-90, s’étaient majoritairement détachés de Gorbatchev, lequel hésitait encore entre réformes libérales et « choix socialiste », au profit d’un Boris Eltsine batailleur, qui leur promettait des réformes radicales « de Marché » mais également « de Justice » et « de Progrès ». On promettait même aux ouvriers qu’ils allaient devenir « propriétaires collectifs » des usines privatisées. Eltsine avait le soutien de nouveaux syndicats « libres » impatients de se débarrasser des « bureaucrates » soviétiques et d’instaurer « l’autogestion » rendue possible, à leurs yeux, par la désétatisation de l’économie. Libéraux, « gauchistes » et libéraux-libertaires se rejoignaient dans la célébration des libertés individuelles, dans l’anticommunisme, les séductions du consumérisme, de la « société civile » affranchie de la tutelle de l’Etat.

Le Soviet Suprême, le Parlement russe avait initialement pris le « bon chemin » : n'avait-il pas élu Eltsine à sa présidence en 1990, avant de le promouvoir à la présidence du pays en 1991, en rivalité avec un Gorbatchev réputé "failli"...n'avait-il pas voté majoritairement la dissolution de l'URSS en décembre 1991 ? Ultérieurement, bien des « nostalgiques de l’URSS » ont oublié qu’ils avaient voté pour sa disparition !

Eltsine croyait pouvoir compter sur deux fidèles compagnons : le général Alexandre Routskoï, vice-président de la Fédération, et Rouslan Khasboulatov, un Tchétchène ( !) président du Soviet Suprême. Alliés « sur les barricades » d’août 1991 quand il s’agissait de chasser Gorbatchev et « les conservateurs » communistes.

La lune de miel ne dura pas longtemps. La "libéralisation des prix" en janvier 1992 ayant ruiné des dizaines de millions d'épargnants (en mai 1993, l’épargne se retrouvait à 5% de celle de décembre 1991), les compressions budgétaires ayant condamné à la misère des milliers d'entreprises subventionnées, d'hôpitaux et d'écoles, le doute s'est installé. Des protestations ont eu lieu, vite réprimées. Fin 1992, la contestation grondait au Parlement et gagnait la population. Eltsine fit écarter Gaïdar momentanément et rétablir un contrôle des prix. Un « capitalisme populaire » était promis, pour calmer les esprits : patience camarades, tous allaient pouvoir profiter des « privatisations » !

Un nouveau Premier ministre, Viktor Tchernomyrdine, entrait en scène, plus proche de la nomenklatura industrielle moderniste que des nouveaux groupes financiers. Une sourde opposition aux « Chicago boys » de Gaïdar montait dans les rangs de l’Union des Entrepreneurs que dirigeait Arkadi Volski, plus ou moins conscients que « les réformes » menaient à la désindustrialisation du pays et au chômage de masse. La statistique officielle du chômage dissimulait d’ailleurs le grand nombre d’ouvriers qui sans avoir formellement perdu leur emploi, n’avaient plus ni travail ni salaire.

Le consensus eltsinien s’est donc progressivement effrité à mesure que la dislocation de l’URSS, précipitée fin 1991, et la « thérapie de choc » amorcée en janvier 1992 montrèrent leurs effets désastreux sur le niveau de vie, la santé, les relations inter-ethniques, alors que les guerres civiles ravageaient déjà la Géorgie et le Tadjikistan et que le conflit armé menaçait entre Arménie et Azerbaïdjan.

Malgré ou à cause des misères qui s’abattent sur le pays, le Président, dans sa figure de « chef de file » et de Père protecteur qui aide à traverser la bourrasque, qui promet du neuf et de la justice, qui dispose de l’argent du FMI et du soutien politique de l’Occident, conserve une majorité de votes favorables au référendum d’avril 1993 : 37% des inscrits certes, mais 64% des votants lui font confiance tout en souhaitant pour bon nombre (49%) sa réélection avant terme. Une majorité plus forte (67%) souhaite la réélection des députés. Autrement dit, incontestablement, Eltsine est plus populaire que le Soviet Suprême, même quand celui-ci exprime le mieux les sentiments de révolte au sein du peuple. Les amis occidentaux ne s’y trompent pas : ils invitent Eltsine à passer à l’action, à se débarrasser de ce Parlement qui poursuivait son travail d’ « obstruction », refusant décrets et lois proposés par le gouvernement. Plus d’un analyste pro-Eltsine considéra que le Président avait « raté une chance historique » de pouvoir, dès la fin août 1991, interdire le parti communiste et dissoudre le Parlement. C’était l’idée des « pinochetistes » qui, à juste titre sans doute, pensaient qu’à la faveur du chaos et du désarroi général, au moment de la dislocation de l’URSS, il eut été possible d’instaurer une dictature libérale de type chilien. Occasion manquée ! Egor Gaïdar avait tenu un raisonnement analogue du genre : « C’est l’occasion ou jamais d’asséner la thérapie de choc ». Cette occasion-là, au moins, ne fut pas ratée. Restait à régler son compte à cet « encombrant » Parlement ! C’est qu’il était à la fois un « archaïsme » soviétique et un obstacle en tant que parlement trop puissant par rapport à l’exécutif.
 

5. LES ENJEUX
 
Les grands enjeux de la crise de 1993 étaient au nombre de trois.
Par ordre d’importance dans le débat :

Poursuivre ou non la politique ultralibérale qui entraînait chute de la production et du niveau de vie, hyperinflation (2.600% en 1992), baisse de la population et de l’espérance de vie, paupérisation de masse, explosion de la criminalité, des meurtres et des suicides.
Au cœur de ce dilemme : la mise en œuvre de la « grande privatisation » selon Tchoubaïs, présentée comme la clé du succès de la transition.
Articulé à ce qui précède : la construction du nouvel état. République parlementaire ou régime présidentiel ? Décentralisation ou recentralisation ?

Ces trois enjeux n’étaient pas sans rapport avec la politique extérieure. Quasiment absente depuis 1991, et plutôt alignée sur les Etats-Unis par le chef démocrate de la diplomatie Andrei Kozyrev, cette politique était confrontée à de nouveaux défis : l’ingérence états-unienne systématique dans « la conduite des réformes russes » en même temps que dans les affaires de ce que les Russes appelaient « le proche étranger » - précédemment « républiques sœurs » de l’Union soviétique. Et ce, tandis que les guerres en Yougoslavie faisaient apparaître les visées des Etats-Unis dans les Balkans et les premières nouvelles divergences Moscou-Washington.

Vingt ans plus tard, la Russie capitaliste dont les « choix » ont été fixés en 1993 à coups de canon, se retrouve face aux mêmes grands enjeux quoique dans un contexte changé, la donne ayant été sensiblement modifiée par Vladimir Poutine et la relance économique des années 2000-2010 :

quel nouveau souffle donner à des réformes pour enfin « moderniser » un pays qui produit quantité de pétrodollars mais peu d’innovations techniques… alors qu’il vient d’adhérer à l’OMC ?

faut-il poursuivre les privatisations (qui s’étendent désormais aux « services publics ») comme le suggèrent les libéraux de pouvoir ou d’opposition, ou renationaliser les secteurs clés comme le proposent les communistes ?

quel état construire pour résoudre la « crise identitaire » : fédération multinationale ou état « russe », fédéralisme ou centralisation, quel sera le rapport au monde extérieur à l’heure où l’hégémonisme états-unien cède « quelques pas » au monde multipolaire ? A l’option « atlantiste » des uns s’oppose une option « euro-asiatique » influente au Kremlin, qui dispose d’une nouvelle stratégie.19

Le débat actuel, une fois toutes les illusions perdues, peut se résumer à ces questions : mais qui sommes-nous ? Qu’est-ce qu’être « russe » aujourd’hui ?
Ce pays a-t-il tout simplement un avenir autre que celui de réserve de matières premières pour les nations développées ?
 
6. L’EPREUVE DE FORCE
 
Dès le mois d’avril, Eltsine signe un ukaz instaurant un « régime spécial de gouvernement » (osobovo regima upravlenie). Il le signe mais ne le publie pas. Ce qui n’empêche pas le Soviet Suprême et la Cour Constitutionnelle de déclarer « inconstitutionnel » le texte inconnu du Président. C’est alors que Boris Eltsine se fait plébisciter par référendum, en même temps qu’il va chercher, à Vancouver, un nouveau crédit américain de 1,6 milliards de dollars et l’appui du président Bill Clinton dans le conflit qui l’oppose au Parlement. Le 6 mai, il annonce son intention de faire adopter une nouvelle Constitution qui mettrait fin au régime parlementaire en vigueur. Le refus d’adopter ce projet, de la part du Congrès des députés, amène cette réplique : Elstine va réunir une Assemblée constituante. Projet mort-né. Mais en même temps qu’il prépare l’affrontement, Eltsine s’assure de la fidélité de Tchernomyrdine et d’un autre « conservateur » ( ou « réformateur étatiste »), Oleg Lobov, devenu vice-premier et chef du Conseil de sécurité. Même si Gaïdar revient au gouvernement en septembre, on comprend que la direction idéologique n’appartient plus aux ultralibéraux et qu’un compromis se noue entre les « Chicago boys » et les adeptes d’un ralentissement de l’aventure. Eltsine lui-même n’a-t-il pas rassuré les électeurs en annonçant des correctifs aux réformes, davantage de « justice sociale » ?

Le Premier Mai 1993 voit se dérouler les premiers grands affrontements entre protestataires et forces antiémeute. La violence des combats de rue frise la guérilla urbaine. La population est effrayée, la presse annonce une « revanche des rouges » qui va réitérer la Grande Terreur stalinienne de 1937. Aucune institution n’existe pour organiser la concertation ou le dialogue entre pouvoir et opposition. Il n’y a pas de syndicats dignes de ce nom et ceux qui se disent « libres » se comportent en partisans politiques ou en…organisations commerciales.

Les débats passionnés et relativement optimistes des premières années « Glasnost » (1985-88) ont fait place à des déballages haineux où plus rien ne subsiste des anciennes valeurs ou illusions soviétiques, ni même des espoirs d’une Perestroïka pacifique, socialiste, écologiste etc… La grande masse de la population était plus abasourdie et plongée dans des stratégies de survie qu’intéressée au débat politique, et le régime soviétique ne l’avait certes pas éduquée à la protestation collective. Cette masse se tient donc à l’écart des joutes politiques qui mettent aux prises deux minorités agissantes : les démocrates et leur aile « pinochetiste » d’un côté, les communistes, leur aile stalinienne et leurs alliés nationalistes de l’autre. Les deux camps font redouter une guerre civile, d’autant que l’armée est divisée, traumatisée par les retours chaotiques des pays d’Europe centrale. Le peuple désorienté ne comprenait pas ce qui était en train de lui arriver et pour beaucoup, il était plus important de chercher des petits boulots ou de faire du commerce de rue pour survivre que d’aller manifester pour « je ne sais quoi ». Exit les grands rassemblements de 1989-91 !

« L’automne sera chaud », avait prévenu le Président. Survient donc le fameux Décret (ukaz) n°1400 : Parlement dissous. Les autres soviets vont suivre. Le décret n°1400 est illégal, et la Cour Constitutionnelle le fait savoir. La très grande majorité des soviets (conseils) locaux et républicains conteste. Des juristes américains ont cependant estimé que « le Président avait enfreint la légalité pour conserver la légitimité ». A ce moment là, tous les témoignages concordent, Eltsine n’avait plus aucune envie de négocier, et la préparation militaire de l’affrontement est déjà en route.

« Les préparatifs de l’opération étaient clairs », aux yeux d’un proche du Président, l’historien Mikhaïl Geller (Heller), retour de Paris au lendemain du Décret. Avant tout, le Président a téléphoné à Clinton. (Il précise ailleurs : pour l’avertir qu’un événement pas tout à fait démocratique allait se produire. Clinton lui a donné sa bénédiction 20) Ensuite, Boris Eltsine est allé voir la Division Dzerjinski, du ministère de l’Intérieur . En réintégrant Gaïdar au gouvernement, il devait aussi « rassurer les cercles financiers internationaux » (Geller 157). Quant à Oleg Lobov, il lui assurait la loyauté des services de sécurité et de l’armée – quoique le ministre de la Défense, Pavel Gratchev, n’était pas sûr à 100%.

Aux démocrates libéraux et pro-occidentaux et à leurs alliés « nomenklaturistes » au pouvoir s’opposait désormais un front du refus parlementaire éclectique, composé de démocrates eltsiniens déçus, de sociaux-démocrates en quête de « troisième voie », de communistes et de nationalistes pris de colère en voyant le pays s’effondrer. Des groupes de combat armés, communistes et néofascistes (dont la milice de l’Unité Nationale Russe arborant la swastika « russe ») vinrent au secours des députés soumis au blocus militaire dans le Parlement (la Maison Blanche) où ils s’étaient retranchés, privés d’eau, d’électricité et de téléphone. Refusant toute négociation, Eltsine décida d’en finir au moyen des armes, faisant appel au ministre de la Défense très hésitant Pavel Gratchev.

Le choix eltsinien était logique et rationnel. L’appui enthousiaste de l’Occident n’était pas moins bien motivé de son point de vue. Il faut se souvenir qu’à cette époque, pour les Etats-Unis, la Russie était la locomotive espérée de leur pénétration dans le continent eurasiatique. L’Ukraine et la Géorgie n’étaient pas encore les alliés privilégiés dans la région, ni le « refoulement » de la Russie à l’ordre du jour !

La thérapie de choc n’aurait pu se poursuivre sans briser cette résistance. L’oligarchie financière et médiatique n’aurait pu s’emparer des secteurs clés, notamment pétrolier, sans un changement radical du rapport des forces. Il n’y avait pas d’autre issue, pour les chefs « démocrates », que la canonnade. Du moins s’ils refusaient toute concession sur le fond. Une négociation aurait sans doute ouvert d’autres perspectives.

7. Y AVAIT-IL UNE AUTRE ISSUE A LA CRISE ?
 
Tant Eltsine que Routskoi se sont enferrés dans un conflit où une porte de sortie paraissait difficilement trouvable. Ni l'un, ni l'autre ne professaient cette culture de débats et de compromis inconnue en URSS et qu'avait initiée Gorbatchev en 1988-91, pour le meilleur et pour le pire. Il fallait absolument que "le bon" batte "le méchant".

Dans ce pugilat, il y avait une bonne part de narcissismes blessés : chacun revendiquait la présidence de l'Etat et traitait l'autre de bandit. Un combat de coqs !
L’aventurisme du général Routskoi, son flirt avec des groupes néofascistes, ses appels à « bombarder le Kremlin » n’en ont pas fait le leader d’une contestation crédible. Pour fonder celle-ci, il eut fallu un large front d’opposants, y compris démocrates, qui aurait barré la route au gaïdarisme. A noter que Gaïdar, lui, faisait appel à un « front antifasciste », les communistes étant assimilés aux fascistes, ce que semblait démontrer leur coopération, sur le terrain, avec des milices d’extrême-droite nationaliste. C’est de cette époque que date, en Russie, l’expression « rouges-bruns ». Chaque camp était, bien entendu, « le fasciste » de l’autre. L’ambiance de ce début de guerre civile n’avait rien de « romantique », elle était glauque, on sentait les convulsions d’une « fin d’histoire » plutôt qu’un combat d’avenir.

Des voix en faveur de négociations s'élevaient dans les deux camps : d'un côté, des "démocrates" non violents, soucieux d'éviter une guerre civile, la Cour constitutionnelle elle-même, déclarant « illégaux » tant le Décret présidentiel que les contre-décisions du Soviet suprême ; de l'autre côté, des sociaux-démocrates adeptes d'une réorientation que l'on pourrait dire "keynésienne", gradualiste, de la « marche au Marché », et l'Eglise Orthodoxe ravie de jouer les bons offices, de retrouver un rôle politique dans la vie russe en tant que "force de Paix".

Parmi les activistes du compromis, il y a Oleg Roumiantsev, que l’on dit « social-démocrate », inclassable dans les « blocs » en collision. Rédacteur de la nouvelle Constitution, il se veut partisan d’un « état social de marché » et d’une sorte de grand compromis permettant de surmonter la fracture sociale provoquée par les réformes de Gaïdar.

Il y avait d'ailleurs des contacts entre des prêtres orthodoxes et des communistes du parti de Guennadi Ziouganov, en quête de "réconciliation nationale", à la différence des plus radicaux du Parti Communiste Ouvrier de Russie, du mouvement « Russie Laborieuse » de Viktor Anpilov, du parti bolchévik de Nina Andreeva, de l'Union des Officiers soviétiques qui entendaient, eux, saisir l'occasion pour prendre la revanche sur 1991, restaurer le pouvoir soviétique. Perspective évidemment peu réaliste. Le patriarche Alexis II « de Moscou et de toutes les Russies » a patronné les discussions de la dernière chance entre représentants du Parlement et du Kremlin, alors que les combats armés commençaient, dès le 3 octobre.
 
Risques d’éclatement du pays et de guerre civile

D’autre part, plusieurs régions exaspérées par « les disputes moscovites » menaçaient de faire sécession au cas où un compromis ne serait pas vite trouvé. Plutôt que de saisir la perche, Eltsine en tira probablement comme conclusion qu’il fallait agir au plus vite, écraser la rébellion avant que les opposants régionaux à son coup de force n’aient le temps de se rassembler.

Une guerre civile eut pu éclater si un troisième élément, "hors camps", n'était intervenu : l'immense passivité de la population, qui attendait voir, et redoutait plus que tout de voir le sang couler. L'histoire de ce pays - la révolution, la guerre civile, la Terreur, la guerre contre l'Allemagne nazie - la mémoire de toutes ces violences pesaient lourd dans cette non-volonté de se mêler au conflit, de descendre dans les rues.

Et cependant, beaucoup de gens du peuple faisaient encore confiance en Boris Eltsine, qui jouait au « sauveur suprême » , au grand protecteur (le « bon Tsar entouré de mauvais conseillers » comme le veut la tradition russe). Il ne cessait de promettre des "correctifs" aux réformes et "la Justice sociale", faisant croire que les douleurs du choc n'étaient qu'une mauvaise passe de quelques années. De surcroît, nombre de travailleurs qui avaient adhéré au slogan de "l'autogestion", officiel sous Gorbatchev et très en vogue à gauche, s'attendaient encore à ce que les privatisations se fassent au profit des "collectifs de travail", d'une sorte de propriété de groupe ou, comme on le disait, de "capitalisme populaire".

L'illusion était renforcée par deux faits. D'abord, la possibilité donnée à un grand nombre de "privatiser" leurs appartements, gratuitement ou à peu de frais, sans imaginer bien sûr qu'il leur incomberait de payer (de plus en plus cher) l'entretien de leurs logements et des communs, les consommations jusque là quasi-gratuites d'eau, de gaz, d'électricité, de chauffage urbain.

L'autre événement chargé d'illusions, ce fut la distribution à "150 millions de Russes, bébés compris" de chèques (vouchers) ou "bons de privatisation" (de "chèques" et non d'"actions" comme on l'a parfois écrit dans nos journaux) au moyen desquels ils pourraient acheter les actions d'entreprises à privatiser. De fait, la plupart des gens appauvris s'empressèrent de revendre leurs chèques, et les autres - directeurs, groupes industriels et financiers, réseaux criminels - concentrèrent ces bons et aussitôt les actions dans les "bons placements". Au total une gigantesque escroquerie qui déposséda la collectivité des biens publics édifiés au prix des efforts et des sacrifices de plusieurs générations, et pas seulement des Russes !

« Au final, note l’économiste Alexandre Nekipelov, les individus participant à la privatisation n’étaient pas en mesure de prendre des décisions sensées, en revanche la partie purement spéculative de la « privatisation populaire » augmenta brutalement » au profit de « quelques élus ». Les sociétés les plus attractives furent mises aux enchères la veille de la clôture de la privatisation (le 30 juin 1994), leurs actifs sous-évalués, et les fleurons de l’industrie bientôt cédés à bas prix en vertu de l’opération « prêts contre actions » qui profita aux grands banquiers , dont le fameux Boris Berezovski mais aussi le « malheureux » Mikhaïl Khodorkovski, aujourd’hui emprisonné et présenté comme un « martyr de la démocratie » (Sapir 3, 77-81).

 
8. LE ROLE DE L’OCCIDENT

Les réformes russes ont été conçues selon la stratégie dite du « Consensus de Washington » déjà largement appliquée à l’Amérique latine.

Les inspirateurs occidentaux du « choc » ont été, notamment, les économistes Andres Äslund de Carnegie Endowment et Jeffray Sachs. Les réformateurs moscovites bénéficiaient également, depuis 1987, des bons conseils de Georges Soros et des experts de Goldman Sachs. Soros, participant direct à la vie économique russe (investisseur dans les télécommunications et spéculateur sur les bons du trésor) aurait sans doute préféré une stratégie moins aventurière que celle de Gaïdar et Tchoubaïs, auxquels il fit quelques reproches lorsque leur échec (social) s’avéra patent. Mais il a également la réputation d’avoir abondamment contribué à la « fuite des cerveaux » vers les Etats-Unis. Leçons d’histoire et de démocratie étaient dispensés, avec financements, par les fondations états-uniennes qui s’implantaient dans les lieux de recherche et dans la « société civile » : Carnegie, Ford, Rockefeller, Heritage, National Endowment for Democracy (NED) etc… Des milliers d’ex-Soviétiques, dans plusieurs républiques, sont ainsi devenus les appointés de fondations américaines privées ou liées aux partis démocrate et républicain. Il y eut aussi des fondations européennes à l’œuvre (Adenauer, Ebert), les programmes TACIS etc…

Mais l’interventionnisme états-unien officiel a été primordial : « Les conseillers américains – explique un témoin direct, l’économiste français Jacques Sapir – ne sont pas arrivés fin 1991 avec un mandat du FMI, comme on le dit souvent, mais dans le cadre d’une assistance technique américaine, financée par l’USAID et mise en œuvre par le Harvard Institute for International Development. Jeffrey Sachs participa à de nombreuses réunions de l’équipe Eltsine de 1991 à 1993, ne rendant compte de son activité qu’aux autorités américaines ». Selon Sapir, l’intégration de la Russie au jeu américain est un objectif stratégique, « le soutien sans faille que l’administration Clinton apporta à Boris Eltsine, de son coup de force contre parlement de Russie en 1993 à sa réélection douteuse en 1996 (…) le prouve. On oublie trop aujourd’hui que le déclenchement de la guerre de Tchétchénie en décembre 1994 fut, lui aussi, très largement appuyé par le gouvernement américain »21 (Sapir 3, 56).

Faut-il ajouter que l’ensemble des médias occidentaux, des experts académiques, des kremlinologues patentés apportèrent appui ou, du moins, « compréhension » au coup de force, certains n’ayant pas hésité à l’appeler de leurs vœux et à inciter Eltsine à passer à l’acte ? Rares étaient les spécialistes qui, tel Jacques Sapir, osèrent produire des analyses critiques de ce qui se passait en Russie. Quant aux auteurs russes, seuls étaient et sont publiés à l’Ouest, ou peu s’en faut, ceux qui « nous conviennent ». Il arrive même que des auteurs publiés et célèbres en Occident cessent de l’être dès que leurs opinions cessent de « convenir ». Les médias russes ont été simultanément investis par des groupes de presse et de publicité commerciale occidentaux. Les Russes auront ainsi la joie de découvrir la philosophie française grâce à l’édition russe de « Paris Match » avec, à la une, Bernard-Henri Lévy !

Or, il était devenu essentiel, en ex-URSS, d’être « bien vu » en Occident. Une propagande massive, la publicité commerciale, le fanatisme occidentaliste des nouveaux bourgeois faisaient valoir une sorte d’idéologie néo-coloniale : tout ce qui se faisait à l’Ouest était meilleur, tout ce qui se disait devait être écouté, les dollars et les D marks allaient sauver les peuples de la famine, Washington, Londres et Paris ne songeaient qu’à une chose : « sauver la Russie ». Ils étaient porteurs de la « Civilisation » à laquelle devaient se soumettre les Soviétiques, ces « Asiates dans les veines desquels coule le sang des esclaves ».

« La Russie a aussi constitué, pendant la transition, une source de profits importants pour la finance internationale ». Alors que des promesses d’ aides ne sont pas tenues, la plupart des fonds de l’UE (trois milliards d’euros, dont un tiers pour les programmes TACIS) seront utilisés pour des services rendus par des experts étrangers, pour la logistique des projets ou, dans les meilleurs cas, pour l’acquisition de matériaux d’importation (G.Barisi, in Boutillier, p59).


Le modèle Pinochet : ce n’est pas qu’un slogan

On pourrait penser que les parallèles avec le Chili relèvent du slogan. Pas du tout. Des groupes d'études d'économistes russes se sont succédés au Chili pour analyser l'expérience chilienne. Des collaborateurs de Pinochet sont venus à Moscou. D'éminents intellectuels libéraux ont fait l'éloge de l'expérience libérale au Chili : tels Andronik Migranian et Igor Kliamkin, le proche conseiller de Gaïdar et de Poutine et actuel opposant "libertarien" Andrei Illarionov, la journaliste vedette du journal d'opposition "Novaïa Gazeta" et romancière éditée en France Youlia Latynina qui, comparant les régimes autoritaires, relève que ce qui compte c'est leur efficacité - le régime chilien, celui de Singapour furent efficaces, pas celui de Poutine. Il y a une véritable fascination pour le Chili chez ceux qu'on pourrait appeler, en Russie comme chez nous, les adeptes du "fascisme libéral" : à la différence des fascistes classiques, ils ne vantent pas les mérites de la régulation d'état, ni ne s'en prennent aux Juifs, ils préconisent le dégagement total de l'Etat des activités économiques et leurs nouveaux boucs émissaires, en plus des pauvres et des "paresseux", sont les "culs noirs", les basanés des régions méridionales, les islamistes.
C'est bien une droite dure et radicale, libérale en économie, parfois ouverte au plan des mœurs sexuelles et de la protection des « minorités », mais toujours impitoyable envers les « perdants » de la compétition et les « majorités » d’exploités et d’opprimés.

 
Le "capitalisme de choc" a également pour effet de démonter le complexe militaro-industriel, de diminuer en conséquence l'influence sur la scène internationale d'une puissance qui, avec la dislocation de l'Union soviétique, n'est plus que l'ombre d'elle-même. Que cela se fasse "en plein accord" avec les Etats-Unis, dans le climat euphorique de l'idylle Clinton-Eltsine ne doit pas nous laisser croire que les nouveaux rapports entre l'Occident et la Russie, délivrés du poids de la guerre froide, obéissent désormais aux conventions des contes de fées.

Le souci de ne pas verser dans une "théorie du complot" ne doit pas aveugler au point de ne pas s'apercevoir qu'une politique d'affaiblissement de la puissance russe est à l’œuvre avec le consentement du Kremlin et, plus spécialement, le concours des nouveaux grands banquiers qui organisent la fuite des capitaux tout en jouant la privatisation à leur profit, la vente et bientôt l’exploitation des ressources naturelles, tandis qu'une nouvelle diplomatie pro-occidentale est à l'œuvre au MID à la Place Smolensk22, sous la conduite d'Andrei Kozyrev.

La "naïveté" (?) russe peut surprendre alors qu'il est évident, depuis 1989 au moins, qu'aucun cadeau ne sera fait à la Russie "en reconnaissance des bons services rendus" par Mikhaïl Gorbatchev en Europe centrale et en Allemagne, que l'OTAN "privée d'ennemi" redéploie ses ailes, que les Etats-Unis avancent leurs pions dans les Balkans et dans le Sud-Caucase, en direction des pétroles de la Caspienne. Il ne fallait pas attendre la publication en 1995 du "Grand Echiquier" de Zbiegniew Brzezinski pour comprendre qu'une stratégie états-unienne est à l’œuvre pour l'hégémonie mondiale impliquant, sur le continent eurasien, un refoulement déc
isif de la puissance russe.

Un homme d'Etat l'a très bien saisi, c'est Evgueny Primakov qui tentera, comme ministre des Affaires étrangères dès 1996, de ré-équilibrer la diplomatie russe. Mais la mainmise des "sept banquiers", cette même année, sur les pétroles sibériens et l'entourage du Président continue de saper les bases même de la souveraineté russe.

Dans son récent ouvrage sur la pensée stratégique russe, Jean Geronimo observe néanmoins qu’en dépit des « conseillers libéraux guidés par la main de Washington », le maintien de l’atome comme « instrument politique de dissuasion », dans la doctrine militaire de 1993, a permis à la Russie eltsinienne d’encore exister sur le plan international et de conserver sa place de membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU (Geronimo, 50,51).


9. LES RESULTATS

Le régime présidentiel instauré en décembre 1993 – entériné par un référendum aux résultats très controversés – consacra l’avènement d’un pouvoir autoritaire qui allait engager, l’année suivante, la première guerre en Tchétchénie. On évita cependant une dictature « à la Pinochet » comme le proposaient certains idéologues démocrates des plus radicaux. A la répression d’Octobre répondit une victoire inquiétante, aux élections législatives de décembre, des forces nationalistes pseudo-oppositionnelles 23 et communistes. Une opposition restait donc tolérée, mais le nouveau Parlement (la Douma) n’avait plus qu’un rôle réduit. Les médias restaient pluralistes, à la mesure de la pluralité de leurs propriétaires et gérants : l’oligarque Boris Berezovski allait détenir la direction de la chaîne publique ORT (« Ostankino »), son rival Vladimir Goussinski était propriétaire de la chaîne privée NTV, indépendante du Kremlin. Tous deux maîtrisaient de vastes empires de presse, en même temps que de puissants intérêts dans la finance, l’automobile, les paradis fiscaux et en attendant de se voir offrir pour des sommes dérisoires, en 1995 et en échange de leur soutien à Boris Eltsine, les fleurons de l’industrie pétrolière.
 
Avec leurs compères Mikhaïl Friedman, Piotr Aven, Mikhaîl Khodorkovski, Vladimir Potanine… « l’oligarchie » était née, au sens d’une dictature multicéphale avec étroite imbrication des groupes d’intérêt privés, publics, policiers et politiques. C’est en son sein que se forme le groupe « des sept banquiers » (dont ceux déjà cités) qui, en 1995-96, offriront, en échange d’actions bradées de grandes entreprises industrielles et pétrolières, des prêts bancaires et autres soutiens médiatiques au candidat président Eltsine que les premiers sondages annoncent perdant face au candidat communiste Guennadi Ziouganov. L’oligarchie l’emporte de justesse et moyennant trucages du scrutin présidentiel de 1966 : deux millions de voix de Ziouganov auraient « disparu » lors du deuxième tour (Sapir 69).

Quelle « Démocratie » ?

Les nombreuses initiatives sociales autonomes qui avaient jailli à la fin des années 1980 et donné lieu à des mouvements ouvriers, intellectuels, écologistes réellement indépendants du pouvoir ont été littéralement anéanties. Une « société civile » d’organisations non commerciales (NKO, plus connues chez nous comme ONG) prendra la relève avec le soutien des fondations américaines et des grandes ONG occidentales de « Droits de l’Homme ». Il s’agira cette fois d’ une « guidance » occidentale de la démocratisation, de façon à accompagner les réformes, amortir les chocs mais aussi éradiquer les « survivances socialistes » dans les esprits, de réviser l’histoire en stigmatisant tout ce qui était « soviétique », de former à la « nouvelle citoyenneté » mondialiste. Une stratégie de « soft power » qui va mécontenter Poutine.
Cette « démocratie » plaît incontestablement à une masse de jeunes « bien placés » pour qui il convient de faire « comme à l’Ouest », de consommer et de « jouir sans entraves ». Un « idéal » séducteur bien au delà des blousons dorés de Moscou, mais que ne peuvent atteindre ceux à qui s’applique « le talon de fer » (Jack London) du salariat capitaliste. Clivage « de classe » ? En effet.

Exploratrice française du monde ouvrier russe de cette période, Karine Clément constate cependant que le « règlement musclé » du conflit de 1993 marque un tournant : « Depuis lors, la courbe des conflits de travail ne cesse de s’élever (…) L’extrémisme et la violence « du haut » ont vaincu les scrupules « d’en bas » qui rejetaient l’action collective par crainte de donner prise à l’accusation d’extrémisme. Le doute et le soupçon s’emparent de la société, dont une partie de plus en plus importante se méfie de la classe politique dirigeante » (Clément 49). Mais si les mécontentements augmentent et se radicalisent (on voit se multiplier des grèves de la faim) les possibilités d’emploi vont aussi diminuer, de même que les salaires et la régularité de leur paiement. Les relations de travail, où les contrats individuels se substituent aux conventions collectives, se plient aux exigences d’un patronat lui aussi « de choc » et qui obtiendra la refonte du code du travail au détriment des travailleurs et des syndicats. Une opinion sur la démocratie russe se répand : « Au temps de l’URSS, on ne pouvait critiquer le Politburo mais bien les directeurs d’entreprises. Au temps de la démocratie, on peut tout dire sur les dirigeants politiques (« cause toujours ! ») mais si l’on s’en prend au patron, c’est la porte ! ». Or, la raréfaction des emplois, la menace des licenciements, la peur de tomber dans la plus noire misère ont changé le rapport de forces entre possédants et salariés  : c’est donc cela, la « Démocratie » ?

Les lendemains d’Octobre noir sont loin de satisfaire les libéraux. Outre leur échec aux élections (moins d’un tiers des voix) leurs chefs de file Egor Gaïdar et Boris Fedorov sont écartés du gouvernement en janvier. Une réaction antilibérale se fait jour dans la Biélorussie voisine, qui mènera au pouvoir Alexandre Loukachenko (élu président en juillet 1994) sur un programme qui porte un très net coup d’arrêt au capitalisme de choc. En politique extérieure également, les divergences avec les Etats-Unis s’esquissent sur la gestion de la crise bosniaque, et la Russie reprend pied très momentanément en Géorgie, avec le retour au pouvoir d’Edouard Chevarnadze24

L’expérience ultralibérale aboutira au krach financier de 1998, qui fut aussi, en Russie, la défaite des idées libérales et des formations politiques eltsiniennes. C’est de cette époque, et non de la « méchanceté » poutinienne des années 2000, que date le discrédit général du « libéralisme » et des « démocrates », devenus des injures. Après 1998, la même presse qui chez nous avait encensé Eltsine se mit à la peinture au noir (de la Russie) tout aussi grossière que la précédente peinture en rose.

Or, la crise de 1998 fut aussi l’occasion, pour le nouveau gouvernement (éphémère) d’Evgueny Primakov, une sorte de social-démocrate, de réorienter la politique dans un sens plus régulateur et, sur le plan international, dans un sens « multilatéral ». Il tenta en vain d’écarter des centres du pouvoir les oligarques dominants, ce qui lui valut d’être lui-même évincé. Lui succéda un directeur du FSB25 , Vladimir Poutine, Premier ministre puis Président, très lié aux dits oligarques, et même porté au pouvoir par Boris Berezovski qu’il écartera plus tard, « sauveur du régime » mais initiateur d’une restauration de l’Etat et de la souveraineté nationale qui lui vaudra les hostilités des plus radicalement libéraux et de l’Occident. On remarquera qu’en 1993, dans la mouvance démocrate écartelée, le parti-pris pro-Eltsine et anticommuniste ne fut pas seulement le choix des ultralibéraux. Poutine était dans le camp eltsinien, de même que les militaires et les services de sécurité. Des milliers d’anciens du KGB constituaient les polices privées des groupes financiers. (..)

Cette histoire « d’après le choc » est aussi celle des bilans. La réussite de Gaïdar évoquée plus haut est indéniable. La Russie, et les autres pays de l’espace ex-soviétique, se sont bien engagés, de façon irréversible, dans la voie du capitalisme. Reste à voir quel type de capitalisme.

Après une décennie d’ effondrement, l’économie et la puissance russes ont retrouvé le chemin du redressement, fût-il limité à la croissance d’une puissance exportatrice d’énergie et à quelques redéploiements industriels, militaires et scientifiques. La violence d’état a retrouvé ses marques. En 1993, les dirigeants russes ont réappris à résoudre les conflits internes par la force. Progressivement, ils ont perdu les illusions de l’ère Gorbatchev quant à un nouvel ordre mondial fondé sur la réconciliation Est-Ouest, le désarmement et la dévotion aux « grands défis » de la paix et de l’écologie : la Patrie est à nouveau en danger et seuls comptent, pour défendre sa souveraineté, les rapports de force, la puissance nucléaire qui lui reste, une diplomatie musclée. Dans les relations avec les « républiques sœurs », ces mêmes rapports et l’intérêt matériel vont primer, installant entre elles et la Russie crispations et tensions.

Ce qu’il en a coûté socialement, culturellement, humainement – de cette « transition » - est un paramètre que les réformateurs « économicistes » ont souvent balayé d’un revers de la main.
 
D’autres penseurs libéraux, peu suspects de nostalgies socialistes, n’en estiment pas moins que la « stratégie du choc » destructrice du potentiel hérité de l’URSS a été fatale pour la « modernisation de la Russie » telle qu’eux, libéraux éclairés, l’envisagent et voudraient la relancer. Ainsi, le leader du parti libéral « Iabloko », Grigori Yavlinski, qui en vient à considérer que la Russie fut entraînée par les réformateurs sur la voie d’une « dé-modernisation ».26 La critique libérale occidentale la plus implacable des « réformes russes » et de leurs inspirateurs étrangers a été le fait de l’ancien vice-président de la Banque Mondiale, Joseph Stiglitz. 27Georges Soros lui-même a cru bon de dénoncer un « capitalisme de brigands », comme s’il n’y était pour rien !

Jean-Marie Chauvier
clôturé le 3 octobre 2013
 
PS de l’auteur  : je me suis attaché à la crise de 1993 et à ses grands enjeux, sans développer l’histoire des privatisations, ni les bilans d’ensemble de la dite « transition » et des nouveaux rapports sociaux qui s’y sont formés. Cela exigerait d’ailleurs une remontée dans le temps, un « amont » sur les origines du capitalisme russe, en rapport avec le « grand basculement » néolibéral du monde occidental et en « aval » sur la suite (l’actualité) de ces transformations. Pour une vision plus globale de cette période, voir la bibliographie. JMC


 
NOTES : 
 
suite ici, et article complet =
 
Source : Investig'Action

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